(…) Telle une piste qui dans la forêt, se fait de plus en plus étroite jusqu’à sembler disparaître, la psychologie classique tourne court lorsqu’il
s’agit de la femme créatrice, de la femme douée, de la femme profonde. Elle est souvent peu bavarde ou carrément silencieuse sur les questions d’une grande importance pour les femmes :
celles de l’archétype, de l’intuition, du sexuel et du cyclique, des âges de la femme, de sa façon d’être, de son savoir, de la flamme de sa créativité. C’est ce qui, pendant plus de 20 ans, m’a
poussé à travailler sur l’archétype de la Femme Sauvage.
On ne peut traiter des questions de l’âme féminine en modelant la femme selon les critères d’une culture inconsciente, pas plus que ceux qui se
prétendent les seuls détenteurs de la conscience ne peuvent lui donner une forme plus facilement acceptable, intellectuellement parlant. Non, c’est là ce qui a poussé des millions de femmes à se
mettre en dehors de leur propre culture, à devenir des " outsiders "… Au contraire, le but doit être de faire recouvrer à la femme la beauté de ses formes psychiques naturelles.
Les histoires, les contes de fées, les mythes aiguisent notre vision des choses, en nous aidant à mieux les comprendre, de sorte que nous pouvons
retrouver et suivre la piste tracée par la nature sauvage. L’enseignement des contes nous donne la certitude que la piste n’a pas disparu, qu’elle mène les femmes de plus en plus profondément au
cœur de la connaissance d’elles-mêmes. Les traces que nous suivons toutes sont celles du Soi instinctuel, du Soi sauvage et profond.
Je l’appelle la Femme Sauvage, car ces mots mêmes, femme et sauvage, produisent Ilamar o tocar a la puerta, les coups que
frappe le conte de fées à la porte de la psyché féminine. Ilamar o tocar a la puerta signifie littéralement qu’on joue d’un instrument dans le but d’ouvrir une porte. Autrement dit, on
utilise des mots qui provoquent l’ouverture d’un passage. Quelles que soient ses influences culturelles, toute femme comprend intuitivement les mots femme et sauvage.
Quand les femmes entendent ces mots, un vieux, très vieux souvenir s’éveille, la mémoire de leur parenté absolue, indiscutable et irrévocable avec la
féminité sauvage. Ce lien peut être distendu du fait de notre négligence ou avoir été mis hors la loi par la culture environnante. Il a pu avoir été domestiqué à l’excès ou bien encore nous avons
cessé de le comprendre. Mais même si nous avons oublié les noms de la Femme Sauvage, même si nous faisons la sourde oreille quand elle prononce le nôtre, nous la désirons. Elle nous appartient,
nous lui appartenons. Et nous le savons.
C’est dans cette relation fondamentale, primitive, essentielle que nous sommes nées, c’est d’elle que, dans notre essence, nous dérivons. L’archétype
de la Femme Sauvage enveloppe l’être alpha du matrilignage. Lorsque, parfois, nous en faisons l’expérience, même fugitivement, nous mourrons d’envie de continuer. Chez certaines femmes, ce
" goût du sauvage " vient à la grossesse, ou bien pendant qu’elles s’occupent de leurs tout-petits, ou au cours de ce changement miraculeux qui intervient en elles lorsqu’elles élèvent
un enfant, ou enfin quand elles entretiennent une relation amoureuse comme on entretient un jardin.
La vision de spectacles de grande beauté nous permet d’approcher la Femme Sauvage. Je l’ai sentie qui frémissait en moi devant un coucher de soleil
magnifique. Je l’ai sentie en voyant, au crépuscule, des pêcheurs revenir du lac à la lumière des lanternes, en découvrant les orteils de mon nouveau-né, bien rangés comme les grains d’un épis de
maïs doux. Nous pouvons la voir partout.
Le son nous permet tout aussi bien de l’approcher : la musique, qui fait vibrer le sternum et excite le cœur, le tambour, le sifflet, l’appel,
le cri, le mot, écrit ou parlé. Parfois, un mot, une phrase, un poème ou une histoire sont si riches d’évocation, si justes, qu’ils nous rappellent, du moins un bref instant, de quoi nous sommes
faites et où se trouve notre vraie demeure.
Ce " goût du sauvage " va et vient avec l’inspiration. On éprouve cette aspiration à la Femme Sauvage lorsqu’on croise une personne qui a
établi cette relation sauvage, lorsqu’on prend conscience de s’être trop consacrée à la flamme mystique ou à la rêverie, au détriment de sa propre créativité, de l’œuvre de sa vie ou de ses
amours vraies.
C’est pourtant ce goût fugitif, né de la beauté comme de la perte, qui nous rend si agitées, si désireuses de continuer à poursuivre cette nature
sauvage. Alors nous bondissons dans la forêt, le désert ou la neige et nous courons, nous courons, nos yeux sondant le sol, l’oreille tendue. Nous cherchons partout, dessus, dessous, un signe, un
indice, un vestige prouvant qu’elle vit encore, que nous n’avons pas laissé passer notre chance. Et quand nous découvrons sa trace, nous redoublons d’efforts pour nous rattraper, pour remettre
tout au propre, nos amours comme notre esprit, pour tourner la page, rompre les ponts, enfreindre les règles, arrêter la planète. Car nous n’avons pas l’intention de continuer sans elle.
Quand les femmes l’ont perdue et retrouvée, elles font tout pour le garder à jamais. Elles se battent pour cela, car avec elle leur vie créatrice
s’épanouit, avec elle leurs amours gagnent en profondeur, en signification, en bien-être, avec elle les cycles de leur sexualité, de leur créativité, de leur travail se rétablissent. Elles ne
sont plus les victimes désignées de la violence prédatrice des autres. Elles sont égales devant les lois de la nature, égales pour croître et lutter. Désormais, si elles sont fatiguées à la fin
de la journée, c’est suite à des tâches satisfaisantes, non parce qu’elles étaient enfermées dans un travail, un état d’esprit ou une relation amoureuse étriqués. Elles savent instinctivement
quand les choses doivent vivre et quand elles doivent mourir. Elles savent partir, elles savent rester.
En réaffirmant leur relation avec la nature sauvage, les femmes reçoivent le don d’une observatrice intérieure permanente, une personne sage,
visionnaire, intuitive, un oracle, une inspiratrice, quelqu’un qui écoute, crée, réalise, invente, guide, suggère, qui insuffle une vie vibrante au monde intérieur et au monde extérieur. Quand
les femmes sont dans la proximité de cette nature, il émane d’elles une lumière. Ce professeur sauvage, cette mère sauvage, ce mentor sauvage soutient envers et contre tout leur vie intérieure et
extérieure.
Le mot sauvage n’est donc pas utilisé ici en son sens moderne, péjoratif, d’" échapper à tout contrôle ", mais en son sens
originel de " vivre une vie naturelle ", une vie où la criatura, la créature, a une intégrité foncière et des limites saines. Les mots femme et sauvage créent
une métaphore qui décrit la force fondatrice de l’espèce féminine. Ils personnifient cette force sans laquelle les femmes ne peuvent vivre.
L’archétype de la Femme Sauvage peut aussi être exprimé en d’autres termes, également adéquats. On peut donner à cette puissante nature psychologique
le nom de " nature instinctive " mais la Femme Sauvage est la force qui la sous-tend. On peut l’appeler " psyché naturelle ", mais la Femme Sauvage est également la force qui
la sous-tend. On peut parler de nature innée, foncière, intrinsèque. On peut, en poésie, parler de " l’Autre ", des " sept mers de l’univers ", des " bois
lointains " ou de l’ " Amie ". Selon la perspective ou la psychologie, on l’appellera peut-être le ça, le Soi, la nature médiale. En biologie, on parlera de nature
fondamentale ou typique.
Mais parce qu’elle est tacite, presciente et viscérale, parmi les cantadoras on l’appelle la nature qui sait, ou la nature sage. Parfois,
aussi, " la femme qui vit au bout du temps " ou " la femme qui vit au bord du monde ". Et cette criatura est toujours une sorcière – créatrice, une Déesse de la mort,
une jeune fille en cours de descente ou autre. Elle est à la fois l’amie et la mère des égarés, de ceux qui ont besoin de savoir, qui ont une énigme à résoudre, qui errent dans le désert ou la
forêt, en quête de quelque chose.
En réalité, dans l’inconscient psychoïde – une couche de la psyché d’où ce phénomène émane – la Femme Sauvage n’a pas de nom. Elle est trop vaste.
Mais dans la mesure où cette force engendre chaque facette importante de la féminité, ici-bas nous lui donnons des noms en quantité et pas uniquement pour avoir un aperçu des innombrables aspects
de sa nature : pour nous arrimer aussi à elle. Parce qu’au début où se rétablit notre relation avec elle, elle peut en un instant se changer en fumée, nous créons en la nommant un territoire
intérieure où nous la pensons et la sentons. Ainsi elle viendra et si elle est valorisée, elle restera. "
(…)
" Femmes qui courent avec les loups
" Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage
de Clarissa Pinkola Estés. Livre de poche
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