Je suis jeune et riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul. Je descends d’une des meilleures familles de la rive droite du lac de Zurich, qu’on appelle aussi la Rive dorée. J’ai eu une éducation bourgeoise et j’ai été sage toute ma vie. Ma famille est passablement dégénérée, c’est pourquoi j’ai sans doute une lourde hérédité et je suis abîmé par mon milieu. Naturellement, j’ai aussi le cancer, ce qui va de soi si l’on en juge d’après ce que je viens de dire. Cela dit, la question du cancer se présente de double manière : d’une part c’est une maladie du corps, dont il est bien probable que je mourrai prochainement, mais peut-être aussi puis-je la vaincre et survivre ; d’autre part, c’est une maladie de l’âme, dont je ne puis dire qu’une chose : c’est une chance qu’elle se soit enfin déclarée. Je veux dire par là qu’avec ce que j’ai reçu de ma famille au cours de ma peu réjouissante existence, la chose la plus intelligente que j’aie jamais faite, c’est d’attraper le cancer. Je ne veux pas prétendre ainsi que le cancer soit une maladie qui vous apporte beaucoup de joie. Cependant, du fait que la joie n’est pas une des principales caractéristiques de ma vie, une comparaison attentive m’amène à conclure que, depuis que je suis malade, je vais beaucoup mieux qu’autrefois avant de tomber malade. Cela ne signifie cependant pas que je veuille qualifier ma situation de particulièrement agréable. Je veux dire simplement qu’entre un état particulièrement peu réjouissant et un état simplement peu réjouissant, le second est tout de même préférable au premier.Je me suis donc décidé à noter mes souvenirs dans ce récit. Autrement dit, il ne s’agira pas ici de Mémoires au sens ordinaire, mais plutôt de l’histoire d’une névrose ou, du moins, de certains de ses aspects. Ce n’est donc pas mon autobiographie que j’essaie d’écrire ici, mais seulement l’histoire et l’évolution d’un seul aspect de ma vie, même s’il en est jusqu’à présent l’aspect dominant, à savoir celui de ma maladie. Je voudrais essayer de me remémorer le plus de choses possibles ayant trait à cette maladie, qui me paraissent typiques et importantes depuis mon enfance.
"L'homme comme l'arbre est un être où des forces confuses viennent se tenir debout." Gaston Bachelard
Derniers Commentaires