Extrait du journal erratique de Lili Cosmonde
Mardi 2 octobre 2007
Assez brusquement et sans trop savoir pourquoi, j’avais déserté notre chaleureux cercle littéraire. Sans tout à fait rompre les liens, je restais en contact, plus symbolique qu’effectif d’ailleurs, car je ne me manifestais plus. Je suivais les tribulations du groupe de loin en loin, sans toutefois avoir envie d’y participer d’autant que j’étais fort occupée à mener de front plusieurs projets qui me tenaient particulièrement à cœur. J’avais déniché près de chez moi un atelier d’écriture et saisit l’opportunité de retrouver cet incomparable plaisir d’écrire sur le vif ce qui vient, dès la consigne prononcée. A ma grande surprise, je m’aperçus que le plus grand défi pour moi qui écrivais maintenant presque chaque jour, était de le faire en présence des autres. J’avais l’impression de manquer d’air, d’espace et de la quiétude nécessaire pour plonger résolument en moi-même. Je finis d’ailleurs par m’en expliquer tant les bavardages et le manque de concentration ambiant m’étaient douloureux et dressaient une muraille infranchissable entre mon inspiration et ma plume. " J’entre en écriture comme on pénètre dans un sanctuaire, en silence, avec respect et confiance. " avais-je, comme d’habitude un peu trop solennellement, déclaré. Evidemment les réactions étaient partagés entre ceux qui aiment à se tourner vers l’intérieur et ceux qui, coûte que coûte, doivent s’exprimer non pas tant pour communiquer quelque chose, que par besoin impérieux de s’extérioriser, d’occuper la place ou encore comme une tentative d’échapper à soi . Mon intervention permit tout de même à l’animateur de rappeler les règles du jeu et au groupe des " dissipés " de prendre conscience que leur attitude pouvait être agressive pour d’autres. Malgré tout, je ne réussis jamais vraiment à écrire autour de la table et m’échappais à chaque fois dehors avec cahier, stylo et tabac, assise sur le trottoir ou m’aventurant dans les ruelles avoisinantes, n’importe où je pourrais déployer ma bulle d’imaginaire. Une nouvelle occasion de me rappeler que je ne suis vraiment pas un animal grégaire, même si animal je le deviens dès qu’il s’agit de défendre mon territoire, mon périmètre vital. Je mesurais à quel point cet espace nécessaire s’est élargi ces dernières années et comme il me tient à l’écart de presque toute vie sociale. Ce dont je n’avais pas encore pris toute la mesure, c’est que cette tendance incontournable depuis l’enfance à prendre le large, est en fait un besoin essentiellement physique, une réponse inconsciente et immédiate à l’envahissement des autres. Finalement ce qui m’apparût soudain dans toute son évidence, c’est que j’ai toujours cherché à être, avant tout, en relation intime et privilégiée avec moi-même, condition sine quoi non, à mon sens, pour tisser des relations véritablement authentiques et profondes avec autrui.
Dans la foulée, je quittais aussi ce groupe, consacrant toute mon énergie à gagner de quoi manger et payer mes satanées factures. Une autre équipe m’attendait là, aux champs - le plus drôle étant, que sans l’avoir voulu, j’en devins le " chef ". N’est-ce pas le comble du solitaire ? Naturellement, en tant que porte-parole du patron, j'étais sans cesse sollicitée, en première ligne des deux côtés, en position de référence que je n’avais ni désirée, ni choisie, mais que j’assumais néanmoins de bon coeur. Moins commode dans ces conditions de se tenir à distance, mais la paperasse m’offrait parfois quelques plages de solitude bien venues et le travail au grand air, en pleine nature, me permettait de tenir. Sacré exercice d’équilibriste que de se trouver littéralement entre deux feux, devant satisfaire à la fois les ouvriers et le patron ! Rapidement je constatais que je ne prendrais partie ni pour les uns ni pour les autres mais pour tous et chacun, dans la perceptive plus large de faire fonctionner l’exploitation de façon optimale. Ainsi, je retrouvais une posture ô combien naturelle, celle de me maintenir au-dessus de la mêlée, toujours un pas de côté pour garder la vue d’ensemble. Chacun défendant ses propres motifs, j’étais sans cesse tiraillée entre les intérêts particuliers et le bien commun et tentée de satisfaire les desiderata des uns et des autres. Mais au bout du compte, je maintenais mon cap, n’en déplaise à certains, et roulais pour les plantations, espérant une abondante récolte. Une poignée de semaines aux premières loges de la " Comédie Humaine ", jouée par une dizaine de personnes rassemblées sur quelques hectares de belle nature pour y faire pousser x tonnes de légumes ! Certains le vivaient comme une obligation, un acte de survie, une nouvelle preuve de l’injustice du monde et endossaient automatiquement le rôle de l’exploité, de l’esclave corvéable à merci, calculant fébrilement les profits supposés réalisés à la sueur de leur front. D’autres, là par nécessité mais aussi par goût, appréciaient l’aubaine - dans ce coin économiquement sinistré - d’un travail utile, sans réelle hiérarchie, dans un paysage de rêve typiquement cévenol : bancels plantés de châtaigniers, de cèdres du Liban, de tilleuls. Pour ma part, c’était le nirvana, les additions se multipliaient et faisaient fructifier mon être. Et pour commencer - enfin terminés les soucis tristement terre-à-terre qui s’acharnaient à plomber mes joyeuses envolées ! Et puis un petit clin d’œil en pied de nez, car je rejoignais, avant d’y être contrainte, la glorieuse troupe de la France qui se lève tôt ! Mais pour en arriver à l’essentiel, le suprême cadeau pour moi restait de pouvoir gagner mon pain honorablement en cultivant la terre de mes mains, dans un petit coin de paradis, en compagnie des piverts, des huppes, des coucous, des buses, des papillons, des abeilles, des nuages, des arbres, du ruisseau et de la terre si subtilement parfumée au petit matin. Mon corps, sevré de nature depuis les mois passés vissé sans répit devant l’ordinateur réagissait avec enthousiasme à cette suractivité soudaine, moulu certes mais tellement satisfait ! " Certains paient pour des programmes de remises en forme très sophistiqués, moi je suis payée pour ça et ça marche bien au-delà de mes espérances, plus je me donne sans ménager mon effort et plus j’ai d’énergie et d’envie, c’est vraiment fantastique ! " Dans le même temps, un collègue se plaignait de travailler pour un salaire de misère, plié en deux sous un soleil de feu, secrètement humilié d’être descendu si bas. J’y vois encore une fois, la preuve flagrante que tout se passe dans la tête, pour l’un l’enfer, pour l’autre le paradis, selon ce que chacun se raconte au sujet de ce qu’il vit. Rien de telle qu’un expérience partagée en groupe pour douter qu’il existe véritablement une réalité objective. Autant d’individus, autant d’appréciations, de jugements différents! A croire que, tous, nous sommes dans des réalités subtilement parallèles ! Ce qui pour l’un est une bénédiction semble une punition pour un autre, tout finalement se jouant dans le regard que l’on porte, selon l’angle choisi pour la prise de vue. Cette révélation ne cesse de résonner de mille échos dans ma vie, avec une insistance certaine ces dernières années, comme pour me rappeler encore et encore qu’il n’existe pas une vérité universelle mais une infinité de vérités absolument uniques.
De retour sur ma planète, je replonge avec délices dans ma vérité, baignée dans mon énergie propre, j’inspire de tout mon être l’air du dedans, ma vibration singulière – je rentre à la maison… où je cultive mon jardin planétaire, à l’abri des regards et des influences contraires. Ici, je suis chez moi, en sécurité, seul maître à bord, je trace ma route comme ça me chante, n’en référant qu’à moi-même. Je navigue ainsi guidée par les nécessités intérieures, laissant aux autres l’espace de faire de même s’ils le souhaitent. Je passe souvent pour une égoïste parce que je me laisse rarement embarquer dans les scénarios de ceux qui espèrent obtenir quelque chose de moi, que je ne me sens plus obligée de répondre aux désirs de mes proches si ça ne me convient pas et que je ne fais pas semblant de… pour satisfaire une hypocrisie grossièrement fardée de politesse. Ce que je perds en apparente convivialité, je le gagne en liberté et somme toute, en vérité. Je ne perds plus mon temps à produire la réplique qu’on espère de moi ni à entretenir de faux semblant inconsistants, je me contente du respect et de la politesse élémentaires. Je me suis trop longtemps crue déséquilibrée alors que je n’étais qu’infidèle à ma foi, à ma flamme pour ne pas trop bousculer mon entourage. A la fois incapable de m’assujettir aux besoins des autres et ne me permettant pas réellement de prendre soin des miens. Ni tout à fait ici, ni tout à fait ailleurs, oscillant dangereusement entre sacrifice résigné et revendications brûlantes, je me morfondais ou je rongeais mon frein. Ca me semble si loin aujourd’hui que je doute qu’il s’agissait bien de moi ! L’avantage majeur de me fonder essentiellement sur moi-même, c’est que tout se simplifie comme par enchantement. Je connais par cœur mes besoins, mes désirs, mes passions. Qui d’autre saurait mieux les satisfaire ? Ma vie m’appartient, j’en ai la pleine et entière responsabilité, la totale jouissance et n’ai de compte à rendre qu’à ma propre vérité. Je ne peux, en aucun cas, adhérer à la vérité des autres, personne ne le peut, à moins de se renier !
Savoir se fondre, savoir s’extraire…
"L'homme comme l'arbre est un être où des forces confuses viennent se tenir debout." Gaston Bachelard
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