Sans tout à fait comprendre pourquoi, les vendanges dans son imaginaire ont toujours représentées un " moment spécial " - de grâce, d'abondance, de prise de conscience. Un temps de douleurs aussi, de luttes, d'intenses efforts, d'épuisement, de découragement parfois. Pour Ondine c'est chaque fois une initiation, une occasion exceptionnelle d'observer les méandres de son cerveau somnambulique. A peine livré à lui-même, le voilà qui déroule sa belle mécanique de pensées automatiques, privées de souffle. L'action est répétitive : se baisser, chercher la grappe, couper, viser le seau, le pousser plus loin, recommencer… Son corps s'en charge tant bien que mal, selon la forme et l'humeur du moment, tandis que son esprit prend le large, vagabonde. Selon le jour et l'heure, c'est le jour et la nuit, souffrance ou jouissance, pesanteur ou légèreté, raideur ou souplesse, effort ou facilité. Ondine ne cesse de s'en étonner, d'être interpellée : comment peut-elle passer ainsi d'un extrême à l'autre dans une situation identique, accomplissant la même action ? C'est stupéfiant ! Attentive, elle observe - essayant de ne pas se laisser emporter par le flot continu de mots semblant émerger de nulle part, comme venus d'ailleurs – ce qui se raconte dans sa tête, ses membres, son souffle. Dedans ça parle de partout, pas seulement dans son crâne mais dans tout le corps - les reins endoloris, la peau brûlée, les jambes égratignées, le ventre affamé, la nuque raidie - Ca parle... Elle écoute l'incessant bavardage aux allures de symphonie dissonante, distingue plusieurs voix, repère des motifs se répétant inlassablement jusqu'à envahir tout l'espace - tout le temps. Quand ça lui prend, Ondine sait d'avance qu'elle sera perdante, qu'elle finira exsangue si elle ne parvient pas à faire taire le vilain perroquet – l'Imitateur de grand renom, roi de la contrefaçon - et son désespérant discours qui épuise ses forces : " Je n'en peux plus ", " Je suis morte ", " C'est trop dur ", " Je ne peux pas continuer " … Les bras de plus en plus lourds, les mains se font malhabiles, les grappes s'échappent, le seau se renverse, un sarment l'agrippe et la griffe, elle se tord la cheville, " Aïe, au secours, je n'en peux plus! ", rabâche l'affreux radoteur qui veut sa peau et s'ingénie à lui faire perdre le souffle. Ondine en vient à croire la vigne malveillante, c'est elle qui la repousse, la rejette, lui fait mal ! Demain, tout à l'heure, elle rira, se moquera de ses délires, constatera l'étendue de sa folie. Il suffit qu'elle passe de l'autre côté, que le ciel se dégage - la légèreté, le plaisir l'enivrent à nouveau. L'incomparable lumière de septembre, le bourdonnement des insectes, les effluves de menthe et d'aneth, la douceur de l'air, tout l'enchante.
Pourtant cette année, tout est différent. Ondine ne se reconnaît plus. Elle se souvient s'être dit quelques années auparavant, presque résignée : " Je commence à me faire vieille, ce sera bientôt trop difficile. " Cinq ans plus tard, la cinquantaine approche, elle se surprend : elle est infiniment plus jeune qu'à trente ou même qu'à quinze ans. A l'entrée au lycée, le feu de sa conscience en éveil illuminant sa vision, Ondine se sentait quelquefois investie d'une sagesse très ancienne. Elle jugeait alors les adultes censés lui servir de guides, d'autant plus immatures , si tragiquement inconscients! Dès qu'elle évoque les " vieux " de la génération de ses parents, elle est sidérée. " Maintenant, j'ai leur âge ! C'est tellement irréel ! Comment puis-je être si proche de 50 ans, d'un demi-siècle! ? C'est incompréhensible ! Où sont passés l'usure de l'âge, le poids des ans, le triste lot des renoncements, les rêves ensevelis sous la neige, les regrets, le remords, le chagrin ? ".Vieillir est si souvent synonyme de souffrir, perdre, renoncer, s'alourdir, se trahir… Non, elle ne se sent pas dégradée, diminuée, essoufflée ni même malmenée par la vie, c'est tout le contraire ! Ondine invite le temps à accomplir son grand œuvre, de morts en renaissances successives, elle s'offre passionnément à la transmutation. Elle se souvient des années sombres de la mélancolie et de la déprime, de l'horrible sentiment d'étouffer dans un lointain cachot étroitement serrée d'un glacial manteau de solitude, du refus entêté d'entrer dans une société confite d'un matérialisme sans âme, vide d'idéal… Elle se revoit, errante, prise au piège du trop fascinant labyrinthe de son esprit, remâchant d'inintelligibles droits et devoirs, désespérant d'atteindre un jour prochain une issue à l'air libre. Elle ressent encore la lancinante souffrance de ne pas parvenir à être pleinement elle-même. Et pourtant… " C'est si loin tout ça ! ". Vaillant Petit Poucet, elle sème tous ses fardeaux en chemin, obstinément, l'un après l'autre. " Bon débarras! Que rien n'en reste ! " Il est grand temps de faire place nette. De tirer le vin nouveau. D'être aussi nue qu'un nouveau-né, aussi dépouillée qu'un mourant. Elaguée. Allégée. Epurée. "
Elle se redresse, arrêtée par le silence et l'impression soudaine d'être seule. Non, le reste de l'équipe est bien là, poursuivant les mêmes gestes, loin derrière. C'est d'autant plus ahurissant que cela se reproduit à l'identique chaque jour, quelques soient l'heure, la brûlure du soleil, la soif, la raideur du coteau, les herbes hérissées de piquants. Ondine s'est toujours considérée comme une personne lente, manquant de vigueur et de résistance physique, trop rêveuse, trop passive, trop éthérée, pas assez dynamique, volontaire, tenace… accablée devant tant de " trop " ou de " trop peu ". Un très lourd handicap dans une société obsédée par la rigueur, le travail, l'effort – sans lesquels il serait absolument vain, paraît-il, d'espérer voir fructifier son avoir pour devenir un jour " quelqu'un ". Un handicap, à moins qu'il ne s'agisse d'un acte inconscient de résistance passive, d'une saine stratégie d'autodéfense. Elle rit d'elle-même, gagnée par une douce euphorie " Je les ai tous semés ! " Elle s'épate, se regarde soudain métamorphosée en flèche ! N'est-ce pas là le secret du Bateleur, de la " divine " légèreté, qui clame joyeusement à qui veut bien l'entendre : " Transformez tout travail en jeu ". Encore une manière de prendre ses distances avec les autres. Ondine ne le fait pas exprès, ça se fait tout seul, naturellement - elle s'écarte, s'éloigne, s'isole. C'est ainsi qu'elle apprécie la compagnie, à condition d'être légèrement de côté, de pouvoir respirer librement le grand air qui souffle de l'intérieur de son être. C'est en se maintenant à part qu'elle sait le mieux rejoindre les autres – le tout autre - en silence, participant ainsi à l'œuvre collective. Tant d'années pour le reconnaître et l'accueillir enfin comme l'eau coulant de sa source! Toutes ses années passées à se découvrir, se comprendre, s'accepter, s'aimer telle qu'elle est - elle voudrait les embrasser, les remercier, les honorer. Qui peut croire que le temps s'enfuit ?! Le temps s'en va et nous revient généreusement gorgé, enrichi des mille et un fruits de l'expérience de nos sens. Il flue et reflue, impulsant un rythme à nos vies.
Grappes après grappes, Ondine récolte ainsi ses fruits, distille son eau de vie – l'année est exceptionnelle, le vin s'annonce divin. Plus le temps passe plus elle retrouve le goût du jeu, ce pur bonheur enfantin de s'absorber entièrement dans ce qu'elle fait. Le monde entier est un théâtre tragi-comique, une scène où danser avec la vie. Elle ne croit plus au monde réel. Peu à peu se défait l'illusion d'une réalité purement objective. Pour chacun, la vérité du monde n'est que la façon toute singulière dont il le voit, le ressent, l'interprète – en somme une simple affaire de représentations, de points de vue. En écho à ses réflexions, un prix Nobel de médecine déclarait récemment qu'il n'existe dans le monde réel, ni couleurs, ni beauté ni laideur. " Dehors, c'est un chaos de soupe et de champs énergétiques. Réellement. Nous prenons cela et quelque part en nous-mêmes, nous créons un monde. Cela se passe quelque part en nous-mêmes. " Evidemment ça paraît complètement dingue - la réalité envisagée comme une pure création mentale ! D'autant plus fou qu'Ondine sait, d'une certitude jaillie des profondeurs, que c'est la vérité. Tant de choses incompréhensibles s'éclairent, c'est fantastique ! Elle en pleurerait de joie et de gratitude.
Une délicieuse brise vient tempérer le soleil encore ardent de septembre. Silencieusement Ondine remercie et se réjouit. Sa rangée est déjà terminée, elle revient sur ses pas à la rencontre de sa voisine qui peine à suivre le rythme de la colle. Ondine déborde d'énergie, elle a l'impression d'être dopée, elle s'envole, ne sent plus le temps s'écouler, infatigable… Tout son être est en fête. Les voix du dedans se sont tues, apaisées - confondues en un seul corps. Elle ne se lasse pas de lancer dans le seau les grappes généreuses, noires de soleil, élégamment dessinées, elle tient le tempo, c'est magique ! Instinctivement la main trouve le bon angle, repère la naissance de la tige, coupe d'un geste sûr. Rien à faire qu'à laisser faire… le corps, libéré de toute volonté de contrôle. C'est si simple, un jeu d'enfant ! De paresseux nuages floconnent dans la lumière limpide, comme Ondine savourant la légèreté, la quiétude du plein après-midi, la joie d'être vivante. Sa vie n'est ni devant ni derrière elle, sa vie se joue ici, maintenant, dans toute sa plénitude. Plus heureuse qu'elle n'a jamais su l'être, sans attente, sans " si " ni " mais ", le temps n'a plus de prise sur elle – le passé se dissout avec les nuages, le futur n'est pas encore – seul l'instant présent retient son attention, la contient toute, la révèle à elle-même, fait fructifier son être.
Ondine réalise enfin qu'elle n'a besoin de rien d'autre, que tout a toujours été là, que tout est là, disponible. La source coule d'abondance, inonde ses terres, vivifie son être, et le transforme - en permanence. Un sourire bienheureux illumine son regard. Elle est en paix, des ondes de reconnaissance joyeuse la portent et la transportent. Elle reconnaît là l'état de grâce - quand tout atteint son équilibre – tout simplement.
A ma radieuse sœur,
en hommage au Bateleur,
l'Eternel Apprenti,
vif-argent s'écoulant
pour toujours
dans nos veines4 octobre 2007
"L'homme comme l'arbre est un être où des forces confuses viennent se tenir debout." Gaston Bachelard
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