Sans un regard en arrière, elle hisse le volumineux sac à dos sur ses épaules. Tout le monde dort encore. Elle attrape son vieux sac de toile et claque doucement la
porte du pied. " Enfin le grand soir ! ", elle éclate silencieusement de rire - le jour se lève à peine. Hormis un coq dans le lointain, la campagne est encore assoupie, estompée d’une
brumeuse lumière rose - orangée. Elle vérifie la cantine de fer bleue calée à l’arrière du vieux break : couchage, matériel de camping, lampe tempête, provisions de bouche. Cale le sac à dos à
l’aide du futon roulé. " Parfait ! En avant, toute ! ".
A cette heure, la route est déserte. Elle glisse dans le lecteur sa compil préférée de Stevie Wonder. " I am freeeeeeeee... ", la jeune femme se trémousse
en rythme, bat la mesure sur le volant, se répète : " En avant, c’est parti ! ". Les vacances de masse s’achèvent. Impression que le temps se suspend attendant la rentrée .
Comme la nature, au petit jour. " Suspendue... ", pourquoi pas ? Comme " Le Pendu " du tarot. Attaché par un pied, tête en bas, bras croisés sur les reins, l'autre jambe nonchalemment?
repliée… Détendu, tranquille… "Paradoxal, non ? Eh, le saltimbanque, il est comment le monde, vu la tête en bas ? " Elle roule doucement. Ne veut pas troubler la nature qui
s’éveille. Espère toujours qu’un animal sauvage croise son chemin. Une biche, un écureuil, un renard en chasse, peut-être. Elle coupe la musique. Calme l’excitation. Respire tranquillement.
***
Les kilomètres défilent. Sa conduite est souple - fluide. Elle se demande si elle a bien fait de laisser derrière elle cette unique phrase, griffonnée à la
hâte. C’est peut-être pire que rien. Mais elle ne voit rien à dire, rien à expliquer. " C’est MAINTENANT le jour et l’heure, je décolle… M ". Elle fait halte dans une boulangerie de
village, choisit un à un les pains au chocolat les plus dorés et croustillants. S’installe en terrasse, au soleil, commande un double café noir. Mirabelle a tout son temps. Elle n’est pas en
fuite - ni en avant ni en arrière. Elle extraie du sac de toile grenat un épais carnet à spirale de papier recyclé. Vierge. Saisit le stylo plume à encre verte, neuf, lui aussi. Sur la première
page, Mirabelle trace avec application " AN O " au centre, puis, juste en-dessous " Je
m’appelle Amandine. Ma vie commence aujourd’hui " ." Voilà, c’est écrit ! ". Les pains au chocolat sont aussi succulents qu’ils en ont l’air. " Bonne
augure, ça ! ". Elle les engloutit tous, demande un autre café pour faire descendre tout ça et une serviette pour ses doigts maculés de gras. " Excusez-moi, mademoiselle, il s’appelle
comment votre village ? ", "Régalion ". La serveuse astique consciencieusement la table. " Je cherche un gîte, dans la campagne, avec cheminée si possible. Pourriez-vous
m’indiquer quelque chose dans les environs ? ", " Il vous faut aller à l’épicerie. Là, vous demandez Nicole, c’est elle qui garde les clés. " Comme en signe de ponctuation, la
cloche de l’église fait retentir huit coups. D’un ton solennel, elle se dit : " TOUT commence maintenant… "
Elle se sent bien sur cette place gardée de gigantesques platanes. Elle n’est jamais venue par ici, ne connaît personne. " Et pourquoi pas ici ? " Phil
est probablement réveillé maintenant. Elle est contente d’avoir laissé ce mot finalement. " Il est assez fin pour comprendre ". En tout cas, elle l’espère - pour lui. Elle n’est pas
vraiment inquiète, il aime tellement la vie. " Tu sauras faire face, comme toujours, mon bien-aimé ". Une toute petite bonne femme, légèrement voûtée traverse à grands pas la place,
vivement tirée par son chien. Agée d’au moins quatre-vingts ans. Mais le visage, le regard, l’allure sont étonnement jeunes. Elle est belle encore, si vivante. " Oui, pourquoi pas ici…
Après tout, ça ne m’engage à rien. " Des gamins tapent le ballon devant le temple circulaire, couleur sable. Les habitués se retrouvent autour d’un petit noir, parcourent les gros titres
avant de faire passer le journal au voisin. Elle imagine qu’il en est ainsi chaque matin - une habitude, un rituel, un instant de détente accordé, une mise en condition pour lancer la machine.
Elle sirote son café froid à minuscules gorgées. Rien ne la presse, personne ne l’attend plus.
***
Clefs en poche, Amandine démarre la voiture. " Y a un grand panneau à l’entrée du chemin, avec une double spirale peinte en blanc. C’est tout droit jusqu’à la
bergerie. Pouvez pas vous tromper, c’est la seule habitation du coin. " Elle longe un sous-bois clairsemé de chênes verts, débouche sur un vaste pré, aperçoit la petite bâtisse
rectangulaire. Il commence déjà à faire chaud.
Elle ouvre tout en grand - portes, fenêtres, moustiquaires, volets. C’est rustique - simple et propre. Cheminée surélevée, vieux pavés de terre, murs
grossièrement blanchis à la chaux. Juste une grande pièce avec mezzanine. Au-dessus, une chambre éclairée par un gros œil de bœuf. En-dessous, le cabinet de toilette miraculeusement pourvu
d’une antique baignoire en fonte et d’un WC. Elle fera la visite en détails tout à l’heure. Amandine a payé une semaine d’avance, le temps de voir si ça lui convient. Elle retourne chercher son
gros sac de toile dans la voiture. En sort tout un attirail - bougies, encens, herbes aromatiques, livres, cartes, un petit bloc d’améthyste brute. Sur une coupelle en terre cuite,
elle enflamme les charbons sur lesquels vont se consumer les grains de benjoin et les herbes odorantes. Bras tendus, très lentement elle fait le tour de la pièce, enfume bien tout l’espace. "
Comme ça, ce sera parfait ! ".
Amandine retourne dehors. A l’arrière de la bergerie, elle découvre un petite fontaine de pierre, envahie de lierre. " Magnifique, de l’eau de source !
". Un jardin semi sauvage se devine à quelques touffes rescapées de soleils, de fleurs de lin, de cosmos, d’œillets d’Inde. Le sous-bois est une réserve naturelle de petit bois. Il complétera à
merveille le gros tas de bûches protégé par une bâche, qu’elle a remarqué en arrivant, à l’extrémité de la terrasse. Amandine flaire son nouveau territoire, délimite un large périmètre autour
la maison. Mentalement, elle trace un cercle protecteur, non pour marquer une propriété mais plutôt sa zone d’influence. Ce qu’il lui faut, c’est un lieu de pouvoir. Son lieu
de pouvoir. Elle a besoin maintenant d’être seule. D’aller plus avant à la rencontre des forces naturelles. Les siennes, comme celles de la planète ou du cosmos. En cercles
concentriques, elle revient au centre, maintenant prête à investir les lieux.
Sur le seuil, elle est assaillie par une odeur d’église, enrichie de sauge et de lavande. Un coup de balai s’impose – une espèce de rituel, d’hommage rendu aux
lieux. L’évier en pierre trône sous une fenêtre. " Quel luxe de laver sa vaisselle en contemplant la nature ! " Le mobilier est réduit à l’essentiel, mais pratique et confortable. Côté
cuisine : une table, deux bancs, une étagère de fortune dans une niche fermée d’un rideau à carreaux rouges et blancs, une vieille gazinière flanquée d’un réfrigérateur miniature. Côté " salon
" : un vieux canapé décoloré mais confortable, une table basse ovale et un fauteuil club au cuir tout desséché contre la cheminée. Elle repère une autre niche creusée dans la pierre, où
disposer quelques affaires. Amandine s’allonge sur le divan. Ferme les yeux. Respire. S’offre à l’instant. Se libère. Remercie. Commence à flotter. S’assoupit presque. Ni rêve, ni sommeil, ni
méditation. Instants bénis où elle n’est plus qu’acceptation. Un bienheureux abandon dans lequel elle se repose et se régénère. Chèque en blanc signé à la vie.
Elle se redresse d’un bond, toute ragaillardie, file chercher la malle de fer, le sac à dos et le futon. C’est là tout ce qu’elle possède, ce qu’elle a choisi de
conserver. Le strict nécessaire. Elle extraie du coffre un batik pourpre imprimé d’une étoile géante. L’étend sur le canapé puis dispose partout où elle peut une multitude de bougies.
Elle complète le paysage d'une touche de jaune - une brassée de soleils, dressés dans un lourd vase de verre torsadé, sur la table de la cuisine. " Ca commence à prendre tournure
! ". Une fois déballés les ustensiles de cuisine, tous casés dans la niche, elle hisse la cantine à l’étage. Le matelas est très correct, il sent bon le frais. Elle déroule une fine natte
de paille à ses pieds. Le drap de coton blanc et l’épais duvet de plumes vert d’eau qui la suivent partout, rendent la chambre accueillante. Déjà, elle se sent chez elle. Elle vide le sac à dos
sur le lit. Refait l’inventaire de sa garde robe, replie tout dans la malle. Résiste à l’envie de s’allonger sur le lit. La fontaine l’appelle. Elle a soif. Elle attrape au passage la
gargoulette et sort par la porte de derrière. Amandine découvre un filet d’eau bien maigrelet. " Il est grand temps qu’il pleuve ! ". Elle se cale sur la margelle, attend que
le cruchon se remplisse. Un couple de papillons virevoltant se posent sur son genou. " C’est gentil à vous de me souhaiter la bienvenue. Moi aussi, je suis enchantée de faire votre
connaissance. J’envie tellement votre légèreté. S’il vous plaît, vous m’apprendrez ? " Sa main dessine au ralenti des arabesques dans le bassin. Elle se rafraîchit délicatement le front,
la nuque, les bras. " Hum, comme c’est bon ! " Creuse sa main et lape l’eau, comme un animal.
***
Le soleil est au plus haut, Amandine se réfugie dans la fraîcheur des vieilles pierres, tire les volets à l’espagnolette. Grignote quelques figues trop mûres
dénichées dans le sous-bois, du pain et du fromage de chèvre, le tout arrosé de délicieuse eau de source. " Un vrai dîner de roi ! ". La bouilloire siffle, elle prépare un café à la
turc, agrémenté d’une pincée de gingembre et de quelques graines de cardamome. Son arôme embaume tout l’espace. Elle s’en sert une pleine tasse, se love sur le canapé, respire profondément
l’instant. " C’est si bon ! ", se répète-t-elle encore. Dans la bienfaisante pénombre de l’intérieur, tout est silence, hormis le bourdonnement continu des insectes. Elle allume
l’énorme cierge, reçu providentiellement hier pour son anniversaire. " Etait-ce seulement hier ?!!! "Elle choisit un des jeux, celui des chamans amérindiens. A la lumière des cartes,
elle cherche à distinguer les processus sous-jacents, à reconnaître les énergies en jeu. Non pas pour prédire l’avenir mais pour discerner les meilleurs choix possibles à faire au moment
présent. Amandine respire calmement, ferme les yeux, se concentre sur maintenant tandis qu’elle bat lentement le jeu, l’imprégnant de sa vibration. Elle étale les cartes devant elle,
en tire une seule :
" Guerrier " - Force de volonté, confiance en soi, self-control.
Par quelques vecteurs que ce soient, l’univers nous renvoie ses multiples échos. " Evidemment, ça ne pouvait être que celle-là, la toute dernière carte
du jeu, celle de la véritable connaissance ! - Résolu et déterminé, le guerrier demeure comme un roc dans la tempête. Il ne cherche pas le pouvoir sur le monde mais la maîtrise de
lui-même. "Et ainsi il pourra devenir un guerrier de la vision." "
C’est par cela qu’elle va " ouvrir " son carnet. Amandine recopie avec application les phrases les plus " parlantes " du message.
La Bergerie, Lundi 1e – 15 H
" Guerrier : Le guerrier possède un esprit ferme, une force de volonté, une confiance et une maîtrise de soi. Ainsi, seulement il pourra
suivre jusqu’au bout la voie que lui indiquera sa vision… De cette manière uniquement, il sentira croître l’énergie de son corps et de son esprit se libérer d’elle-même pour enflammer le
monde en le menant vers une conscience et une connaissance nouvelles : la véritable connaissance de la nature. "
Percer le voile des apparences. Voir, Respirer de " l’autre côté ". Renouer avec l’esprit animal, végétal, minéral, élémental... Voyager
au delà de l’humain... Tête en bas!
ENFLAMMER LE MONDE…Whaoooo ! ! ! !
*
Une vague d’énergie libre traverse Amandine. " Respire ! ".
Enflamme le monde… Ces quelques mots résonnent en cascade, filent comme le vent, la ravissent, la
propulsent… Ailleurs
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